Chronique d’une distribution de repas en foulard

L’engagement au creux de la main tendue : Alexis, responsable de pôle pédagogique en territoire, raconte son expérience de maraude sociale avec l’association BunCoeur Damoclès ; de la préparation à la réalisation, avec des bénévoles et des SGDF, de parcours et d’âges variés, pour faire vivre la solidarité auprès des publics démunis.

Samedi 18 décembre, il est 18h lorsque j’arrive dans le local d’une église de Maisons-Laffitte (78), prêtée par la paroisse protestante à l’association BunCoeur Damoclès ; elle l’a investi dans l’après-midi avec force casseroles, gamelles et caisses d’aliments récupérés dans les supermarchés des environs. Quatre bénévoles de l’association sont en train de s’activer autour de la table en inox près des fourneaux. Les unes épluchent d’un geste méthodique des quantités impressionnantes de pommes de terre, les autres lavent des légumes d’hiver avant de les transformer en soupe, le tout en surveillant d’un œil les cuissons déjà à l’œuvre derrière elles.

D’abord la préparation

Je suis au milieu d’une journée de distribution, c’est-à-dire presque au terme de la préparation de la nourriture qui sera distribuée, avant que nous l’emportions sur les lieux de l’action. Je mets la main à la pâte en m’emparant d’un économe et d’une pile de pommes de terre. « On fait ça de temps en temps, pour donner un coup de main« , me dit ma voisine ; « on ne participe pas aux distributions, mais comme on peut aider en faisant la cuisine, on vient l’après-midi« . Il y a des habituées, d’autres qui sont là pour la première fois, uniquement des femmes ce jour-là, mais l’on me précise avec force que ce n’est pas toujours le cas ! 

Les réseaux sociaux à l’œuvre pour aider à la coordination

Tous les volontaires bénévoles sont tenus au courant des besoins en coup de main de l’association par un groupe WhatsApp, qui permet de coordonner les actions de l’association sur Maisons-Laffitte depuis 2019 ; dans ce groupe, on retrouve bon nombre de membres appartenant au groupe scout local Saint François Sainte Claire. Pierre, l’un des fondateurs de l’association, a été jeune au sein de ce groupe ; il y est actuellement chef scouts guides et en parallèle s’est lancé dans l’aventure de BunCoeur Damoclès ; il convie régulièrement les scouts et guides de la ville mais aussi des groupes environnants.

La preuve ? Une demi-heure plus tard, je suis rejoint peu à peu par plusieurs personnes, avec lesquelles nous formerons l’équipe chargée de la distribution ce soir ; il y aura notamment quatre compagnons du groupe de Saint-Germain-en-Laye (78), trois Pionniers-Caravelles et deux chefs du groupe de Maisons-Laffitte (78).

1000 et une raisons de s’engager

Parmi eux, Paul, 2e année Pionniers-Caravelles, qui a connu Pierre par son grand frère. Il s’est mobilisé à l’intérieur de sa caravane, avec les autres Pionniers-Caravelles, pour prêter main-forte à l’association en participant aux maraudes qu’elle organisait. « Toute l’équipe scoute était là, et forcément connaître Pierre ça a joué. En plus, c’était proche de chez moi, je n’avais pas besoin d’aller à des milliers de kilomètres » confie-t-il. Convaincu par les valeurs de solidarité et d’entraide portées par le scoutisme et l’apprentissage de la vie en communauté, il lui a semblé logique d’apporter son aide.

Manon, 1er temps Compagnon à Saint-Germain-en-Laye, abonde dans le même sens : « Je retrouve dans les maraudes le partage, le fait de donner son temps, la générosité. Je retrouve tout cela avec les scouts quand on fait des services par exemple, quand les gens nous hébergent et que nous les aidons en contrepartie« . Elle a commencé à participer aux maraudes lors d’un CAP Solidarités de sa caravane il y a deux ans, puis a proposé à son équipe compagnon de prolonger cette expérience en répondant à un appel de Pierre à son réseau scout. Les quatre Compagnons participent à cette expérience dans l’optique de leur camp solidarité de cet été, afin de se familiariser avec les enjeux sur le terrain.

Mettre ses convictions solidaires en pratique

Pierre a co-fondé l’association en 2019, tout en assurant sa mission de chef scouts-guides. Un double engagement qui lui permet de réunir les énergies des unités de son groupe pour faire face au défi brûlant de la solidarité.

Francelin, 19 ans, est chef depuis 3 ans au groupe de Saint François Sainte Claire dans lequel il a grandi aux côtés de Pierre depuis les Scouts-Guides. Comme Paul, il donne de son temps et de son énergie à BunCoeur Damoclès parce que c’est un bon moyen de s’engager près de chez lui et avec des personnes qu’il connaît bien. De la même manière que Manon, il ne peut pas détacher ses expériences scoutes de ses engagements au quotidien : « C’est aux scouts que j’ai appris la nécessité de s’engager lorsqu’il y a un besoin et de ne pas attendre que d’autres le fassent à ta place« .

Valentin est chef Scouts-Guides depuis le début de l’année, après avoir porté une chemise orange, bleue puis rouge en tant que jeune. En troisième année scouts-guides, avec sa tribu, il a organisé un spectacle dans une maison de retraite ; aux PioK, avec sa caravane, il a organisé une disco-soupe. Ces deux initiatives ont joué pour lui dans son engagement aujourd’hui ; ils lui ont permis de se rendre compte que ce n’était pas si compliqué de monter un projet et qu’il pouvait en retirer une vraie joie de vivre ! Il participe aujourd’hui à la maraude grâce à son contact privilégié avec l’organisateur, avec lequel il est chef cette année.

Élise a 17 ans, elle est en terminale et chez les Compagnons à Maisons-Laffitte pour son T1. Pour elle, « ça fait partie des valeurs scoutes d’aider les personnes qui en ont besoin« . C’est une idée qu’elle a déjà mise en pratique en intervenant dans les EHPADs, et qu’elle a retrouvée lors de ses lectures de livres scouts comme l’Inukshuk lorsqu’elle était aux Pionniers-Caravelles.

Créer de bons souvenirs pour tous, aidants comme aidés

Je ressortirai de cette soirée la tête pleine d’images, comme chacun et chacune qui aura participé à cette action. Ces souvenirs font partie des motivations des personnes avec lesquelles j’ai pu m’entretenir pour venir aux maraudes et y revenir. Qu’il s’agisse de parties de foot, de courses de trottinette improvisées, de discussions banales ou profondes, de sourires échangés ou de récits de vie ; tous ces moments apportent du baume au cœur des personnes qui les vivent, celles qui sont aidées comme celles qui aident.

Élise condense ainsi son expérience de maraudes : « Tout est un bon souvenir, c’est un monde meilleur qu’on bâtit ». Elle nuance néanmoins en précisant que tout n’est pas toujours rose en maraude : même s’ils ne sont pas toujours joyeux ou plaisants, les moments passés à l’action permettent de se forger une compréhension du monde plus éclairée. Paul le souligne ainsi : « J’étais assis sur un banc avec un SDF qui me racontait son parcours d’immigration, d’une manière crue et authentique, sans qu’elle soit biaisée ou politisée. Je n’avais pas encore eu l’occasion de parler avec des personnes migrantes, ça m’a permis de me rendre compte d’un vécu que je ne connaissais pas ».

Semblables et différents à la fois

Au-delà des souvenirs, les personnes que j’ai rencontrées trouvent dans ces distributions des convictions et des ressentis qu’elles affectionnent. Francelin cherche une forme de simplicité sans filtre dans son quotidien, qu’il trouve particulièrement en maraude où l’on a par exemple plus facilement le sourire que dans la vie de tous les jours. Élise reçoit la gratitude des gens qu’elle aide comme un sentiment intense qui lui procure une satisfaction d’avoir pu aider les autres. Pour Valentin, ces moments sont l’occasion de se rappeler que les valeurs chrétiennes sont importantes, qu’il a de la chance de vivre dans un certain confort. Et de s’indigner qu’il y ait assez de ressources pour que tout le monde vive décemment, mais qu’elles sont mal réparties.

La solidarité est autant nécessaire que d’actualité qu’elle l’était hier. Elle est un art de vivre inscrit dans l’ADN du mouvement scout et mis en pratique à travers notre projet éducatif. Notre méthode nous appelle à l’action et à l’engagement, qui sont à la portée de tous et toutes, peu importe l’âge et peu importe l’ampleur du projet, et il existe sans aucun doute des associations locales proche de chez nous qui seront ravies d’avoir des personnes, en foulard ou sans, capables de prêter main-forte.

Malgré la distance qui les sépare, les activités et l’engagement de BunCoeur Damoclès, comme celles des Scouts et Guides de France durant l’année comme pendant le camp, viennent comme une réponse à l’interrogation du rabbin Hillel « Si je ne suis pas là pour moi, qui le sera ? Si je ne suis là que pour moi, que suis-je ? Et si ce n’est pas maintenant, alors quand ? »