La conversion écologique : chemin de conversion spirituelle

Parmi les grands témoins venus inspirer les participants aux Journées Nationales, Cécile Renouard est intervenue pour témoigner de son engagement, mis au service de la transition sociale et écologique, et nourri par la spiritualité. Rencontre avec cette religieuse de l’Assomption, co-fondatrice et présidente du Campus de la Transition, enseignante à l’Ecole des mines de Paris, à l’Essec et à Sciences Po Paris.

On ne présente (presque) plus Cécile Renouard ! Professeure de philosophe au Centre Sèvres (faculté jésuite de Paris), enseignante dans plusieurs grandes écoles, auteure d’une vingtaine d’ouvrages, elle est surtout connue du grand public pour exercer la présidence du Campus de la Transition. Cette institution créée en 2017 a pour objectif de former des étudiants et des professionnels à des modèles économiques et de modes de vie cohérents avec la transition écologique et sociale.

Tu as fondé le Campus de la transition, qui se présente comme un lieu d’enseignement, de recherche et d’expérimentation avec la vocation de « promouvoir une transition écologique, économique et humaniste, à l’échelle des enjeux qui bouleversent notre siècle. » Comment fais-tu le lien entre spiritualité et transition écologique et sociale dans ce grand projet ?

On aime à dire au Campus que nous sommes non confessionnels mais ouverts à la dimension spirituelle. Il s’agit d’y vivre un parcours intérieur personnel qui nous apparaît comme une clé pour entrer dans le mouvement plus collectif de la transition écologique et sociale. Pour parvenir à cette transition, il y a trois grands types de transformations nécessaires dans la vie quotidienne : une transformation individuelle, une transformation collective, et une transformation structurelle qui vise à changer les institutions à la bonne échelle.

Ces trois transformations ne peuvent se faire que s’il y a des personnes profondément convaincues de l’intérieur. Et, dans ce cadre, nos traditions religieuses et spirituelles ont vraiment un rôle important à jouer. Le fait de pouvoir puiser à cette source car nous sommes chrétiens, notamment dans le cadre du scoutisme, c’est une voie pour se mettre en chemin vers la conversion intégrale. Après plusieurs années d’expérience avec ce projet du Campus, nous pouvons affirmer que la conversion écologique, en tant que telle, est un vrai chemin de conversion spirituelle. C’est ce à quoi nous avons voulu réfléchir avec Xavier de Bénazé, en faisant une relecture spirituelle des deux premières années du Campus. Nous avons écrit un petit livre, L’expérience écologique et sociale du Campus de la Transition. Relecture spirituelle, aux Editions Fidélité.

Quels sont pour toi les principaux ingrédients d’une conversion spirituelle qui rejoignent la conversion écologique ?

Les ingrédients de la conversion écologique sont les ingrédients d’une conversion spirituelle plus large. Cette conversion rejoint le fait d’avoir le souci de se mettre en cohérence à la suite du Christ qui est vraiment Celui qui relie le dire et le faire. Il y a quatre éléments de conversion écologique qui prennent part à la conversion spirituelle :

  • La recherche de cohérence entre ce que je dis et ce que je fais.
  • Entrer dans une perspective holistique qui relie tous les aspects de notre personne, permettre à chacun d’être relié à ce qui fait l’unité de la personne.
  • La transformation un peu plus institutionnelle passe par la reconnaissance de nos complicités avec le mal structurel et ce qui est mauvais en soi, comme la destruction de l’environnement par exemple. Nous pouvons avoir du mal à faire le lien entre les choix que l’on pose tout seul et les choix plus collectifs et structurels qui nous sont imposés. Comme chrétien, on a cette opportunité de reconnaître le mal ensemble.
  • Simone Weil invitait à opter pour une attitude « d’équilibre instable », c’est-à-dire être capable de reconnaître, jour après jour, des sources de paix et de joie dans nos vies marquées par des difficultés et des souffrances. Nous sommes confrontés à ce qui fait sens et aussi ce qui est absurde, il existe la possibilité d’accueillir une paix qui ne vient pas de nous, qui vient de plus loin que nous, et qui est en permanence à accueillir et à cultiver.

On peut dire que ce sont quatre facettes écologiques et spirituelles sur ce chemin de conversion intégrale.

Au vu du nombre d’étudiants que tu côtoies chaque année, est-ce que tu as le sentiment que cette réflexion autour de l’écologie intégrale progresse ? Et si oui, en quel(s) sens, notamment sur ce souci de cohérence ?

Aujourd’hui, on observe qu’il y a une reconnaissance plus forte de nos incohérences collectives dans nos manières de vivre, on est dans un modèle de consumérisme, d’extractivisme, de productivisme… Tous ces « ismes » décrivent bien qu’on est là-dedans. Les jeunes que je rencontre, qui sont souvent des ingénieurs, voient bien que concrètement dans nos manières de faire, il y a plein de choses qui ne sont pas ajustées. Cette prise de conscience progresse, notamment dans le cadre du numérique.

Mais il faut garder à l’esprit qu’elle progresse surtout dans certains milieux conscientisés, ce qui signifie qu’il y a des milieux où les gens ne mesurent pas encore l’ampleur du défi à relever car ils sont confrontés à des réalités sociales plus difficile ou ne sont pas sensibilisés sur l’ampleur des enjeux. Il y a une inertie très forte d’où le besoin qu’on a de se relier à d’autres, sinon tout seul on a de quoi baisser le bras, la part de colibri que chacun met, elle ne vaut que si l’on est conscient que l’on travaille avec d’autres et que l’on est présent à différentes échelles.

Quels seraient les critères qui permettent de différencier/repérer des actions relevant du greenwashing et de celles qui contribuent vraiment à limiter le réchauffement climatique ?

Sur un certains nombres de sujets nous avons besoin d’experts qui aident à regarder d’un point de vue scientifique ce qui, dans nos actions, fait une vraie différence. Parfois certaines actions peuvent paraître insignifiantes, mais nous font bouger. Par exemple, au Campus, nous avons fait une enquête auprès de ceux qui avaient suivi une formation sur le site pour voir comment l’accès aux enjeux d’alimentation ou énergétiques avait modifié leurs habitudes. Les résultats sont intéressants : plus de la moitié des participants a déclaré avoir diminué sa consommation de viande de manière très significative, et avoir diminué le chauffage de son logement.

Ensuite, il faut se poser vraiment la question : comment est-ce que l’on mesure ce que l’on fait ? Nous avons besoin d’instruments de mesure : l’ADEME (l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) ou Carbone 4 proposent des jeux pour mesurer l’impact de nos gestes. Ce sont de bons moyens pour se rendre davantage compte de son impact individuel au quotidien, dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation, de la consommation… Ce discernement vaut aussi pour les entreprises, il est important de leur demander de rendre des comptes et de rendre publiques leurs actions dans le domaine de la transition. Par exemple, quels sont leurs objectifs de trajectoire « bas carbone » ? Dans quels délais ? Quelles sont leurs émissions carbones directes et indirectes ?

Aujourd’hui, le mouvement vient d’inscrire « l’alliance avec la nature » comme un des 3 engagements de son plan d’orientation. Que voudrais-tu adresser comme message aux SGDF dans cette recherche permanente de faire corps pour vivre cette conversion intégrale ?

Dans le scoutisme, il y a quelque chose à la base qui se vit de la sobriété heureuse et solidaire. En étant pleinement inscrit dans le scoutisme, on rend service à la planète, à l’humanité et au vivant en général. C’est une véritable invitation à y aller, se dire : allez-y à fond, vous portez une force de témoignage. Cet enjeu de vie plus sobre, peut aller de pair avec la convivialité, la qualité relationnelle comme étant clés dans le monde à construire ensemble. Tout ce que l’on cultive dans le scoutisme comme esprit d’équipe, débrouillardise, leadership partagé, reconnaissance de la valeur de chacun. Tout ça, c’est à déployer à fond pour construire un monde meilleur ! C’est super que le mouvement scout se développe !